Gaza agonise au vu et au su de tout le monde

CREDIT: IYAD AL BABA
CREDIT: IYAD AL BABA
06/06/2018

Tim Holmes, membre de l’équipe humanitaire d’Oxfam, raconte sa récente visite dans la bande de Gaza et revient sur les difficultés auxquelles la population doit faire face au quotidien.

Une forte odeur m’a assailli à mon entrée dans la bande de Gaza, il y a une quinzaine de jours. Non pas l’odeur des pneus brûlés par les manifestants, ni du gaz lacrymogène utilisé à l’encontre de ceux-ci, mais la puanteur des eaux usées non traitées. Parcourant les quelques centaines de mètres du corridor en treillis métallique qui relie les postes-frontières israélien et palestinien, en traversant la « zone d’accès restreint », je suis passé au-dessus d’un ruisseau d’eaux usées qui sortait de la bande de Gaza et coulait sous le grand mur de séparation surmonté de tourelles jusqu’en Israël.

Comment cela s’explique-t-il ? Eh bien, il y a plusieurs raisons. Le manque d’électricité et de carburant empêche les stations d’épuration de fonctionner. Ce qui reste des infrastructures d’assainissement qui n’ont pas été détruites lors de la dernière guerre de Gaza, en 2014, était prévu pour une population beaucoup moins nombreuse que celle qui vit actuellement dans cette petite enclave. Or compte tenu des importantes restrictions de différentes natures imposées par Israël à l’entrée de marchandises dans la bande de Gaza, y compris des pièces de rechange, il est difficile de développer, d’exploiter et d’entretenir ces infrastructures. Et enfin, les ressources financières dont disposent les administrations chargées de l’assainissement à Gaza sont largement insuffisantes.

Si la population devait juste supporter les relents d’égout et l’effondrement du réseau d’assainissement, peut-être la vie à Gaza serait-elle encore supportable. Mais souvent, préoccupées par de trop nombreuses autres difficultés, les personnes que j’ai rencontrées n’ont même pas évoqué ce problème d’égouts.

L’eau est un problème majeur. La salinité rend impropre à la consommation plus de 96% de l’eau de l’aquifère côtier, qui est pourtant la principale source d’eau de la bande de Gaza. Pour accéder à de l’eau potable, les personnes doivent souvent payer des camions-citernes qui distribuent l’eau des petites usines de dessalement, ce qui leur coûte six fois plus cher que l’eau courante. L’action d’Oxfam à Gaza consiste, entre autres, à réhabiliter les réseaux d’eau endommagés pour approvisionner la population en eau potable. Les travaux sont en cours.

L’électricité est un problème à Gaza depuis de nombreuses années, mais les coupures peuvent désormais durer 20 heures par jour. Cela pourrait être qualifié de simple désagrément, mais imaginez le stress et la frustration de vivre sans lumière ni réfrigérateur, sans accès à Internet ou encore sans ascenseur dans les immeubles d’habitation. Sans parler des graves perturbations dans le fonctionnement des établissements hospitaliers et scolaires, ainsi que des services de distribution d’eau et d’assainissement.

Les rues m’ont paru si vides par rapport à ma dernière visite, il y a cinq ans. C’était saisissant. On m’a expliqué que les personnes qui ont des voitures n’ont pas les moyens d’acheter du carburant et que, de toute façon, les gens n’ont pas assez d’argent pour sortir faire des courses en dehors des biens de première nécessité. Selon l’estimation du magazine The Economist, les habitants de la bande de Gaza sont aujourd’hui 25 % plus pauvres qu’ils ne l’étaient à l’époque des Accords d’Oslo, il y a 25 ans. Plus de 80 % des deux millions de Gazaouis reçoivent actuellement une aide humanitaire.

J’ai parlé à des parents dont les enfants, bien que jeunes diplômés universitaires, restent chez eux à ne rien faire si ce n’est nourrir leur frustration. Selon la Banque mondiale, le taux de chômage dans la bande de Gaza est de 44 %, et même de 60 % pour les moins de 29 ans. En collaboration avec ses partenaires locaux, Oxfam s’efforce d’améliorer l’accès de la population à des moyens de subsistance. L’organisation travaille notamment avec des agriculteurs locaux pour améliorer la qualité de leurs produits et les aider à les commercialiser afin d’accroître leurs revenus.

J’ai parlé au propriétaire d’une usine de transformation de produits laitiers qu’Oxfam a soutenu, dans le cadre de son travail de renforcement de la filière laitière dans la bande de Gaza. Il estime que sous l’effet des années d’occupation, des guerres et du blocus, conjugués à une conjoncture économique et humanitaire de nouveau en berne ces derniers mois, Gaza connaît maintenant « la période la plus difficile de son histoire ». Le désespoir et le pessimisme, nettement plus profonds que lors de mes précédentes visites, m’ont également frappé dans les conversations que j’ai eues. Je n’ai donc pas été étonné d’apprendre que le personnel médical des Nations unies a récemment évoqué une « épidémie de troubles psychosociaux » à Gaza.

Les personnes auxquelles j’ai parlé m’ont fait part de leur colère que le monde ne fasse rien pour les aider. Elles ont le sentiment que l’aide reçue se limite à des secours humanitaires qui, aussi précieux soient-ils, restent insuffisants. La population de Gaza aspire à une autre forme d’aide : une solution au conflit, la fin de cette occupation qui n’a que trop duré, la fin du blocus illégal de Gaza et l’octroi du droit à l’autodétermination.

Les organisations gazaouies de défense des droits humains m’ont fait part de leur exaspération que le gouvernement israélien et les autres parties au conflit ne soient pas tenus par la communauté internationale de répondre de leurs actes, conformément au droit international. Mes interlocutrices et interlocuteurs m’ont expliqué qu’en raison de cette apparente impunité et du manque d’alternatives, et malgré le nombre élevé de morts et de blessés, ils étaient généralement favorables à la poursuite des manifestations actuelles. Certaines personnes ont précisé qu’elles ne soutiendraient que des manifestations non violentes. On m’a dit que « les gens de Gaza font de leur mieux pour survivre » mais que, malgré cela, « Gaza agonise au vu et au su de tout le monde ».

Position politique d’Oxfam sur la bande de Gaza et en particulier sur les manifestations récentes :

  • En place depuis plus de dix ans désormais, le blocus a ravagé l’économie gazaouie, empêché la plupart des habitants de sortir de la bande de Gaza, restreint l’accès aux services essentiels comme la santé et l’éducation, et coupé les liens entre Palestiniens. Israël doit mettre fin au blocus de Gaza, qui inflige une punition collective à toute une population civile.
  • Il faut absolument trouver une solution durable à la crise. La communauté internationale doit redoubler d’efforts pour instaurer une paix juste et durable dans le respect du droit international, qui apporte sécurité et développement à tous les Palestiniens et les Israéliens.
  • Oxfam condamne l’utilisation de la force létale contre des manifestants palestiniens non armés à Gaza. Les Palestiniens non armés ont le droit de se faire entendre et le droit à la liberté de réunion et d’expression. Israël doit respecter son obligation de protéger la vie et de faire preuve de la plus grande retenue dans l’usage de la force, conformément au droit international.
    • Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), depuis le 30 mars, 104 Palestiniens, dont 12 enfants, ont été tués par les forces israéliennes lors des manifestations dans la bande de Gaza. Le 14 mai, les tirs à balles réelles à la frontière gazaouie ont fait 60 morts (dont 8 enfants) et 2 770 blessés. Depuis le début des manifestations, 12 600 personnes ont été blessées, dont 55 % ont dû être hospitalisées. Un soldat israélien a également été légèrement blessé.
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