Urgence bassin du Lac Tchad: « Les civils ont payé un prix trop élevé dans ce conflit »

L’équipe Oxfam discute avec les femmes qui ont fui leur village à cause des violences et les communautés qui les ont accueillies. Crédit photos: Thomas Saater
28/02/2017

Laura Garel, membre de l’équipe Oxfam et chargée de plaidoyer et de communication humanitaire sur la crise du bassin du Lac Tchad, est partie en décembre 2016 en mission dans la région. Elle nous fait part de la situation et des graves conséquences humaines du violent conflit qui sévit dans la région.

La crise humanitaire dans le bassin du Lac Tchad touche plus de 11 millions de personnes. Quel a été ton parcours lors de cette mission ?

Je me suis rendue dans les zones du Niger, du Nigéria et du Tchad pour observer l’impact humanitaire des violences commises par le groupe Boko Haram et les opérations militaires menées pour le combattre. Ces violences ont conduit à des déplacements de populations aux effets dévastateurs : conditions de vie très altérées, insécurité alimentaire, taux de malnutrition à des niveaux critiques, atteinte à la protection des civils… Mes déplacements autour du lac Tchad m’ont permis de voir sur le terrain les programmes que mène Oxfam dans les trois pays et de rencontrer les populations affectées par le conflit....

 A quoi sont dus les déplacements de populations dans le bassin du Lac Tchad ?

Aujourd’hui, 17 millions de personnes sont touchées par le conflit. Plus de 2,6 millions de personnes, dont 1,5 millions d’enfants, ont fui leur foyer.

Le bassin du Lac Tchad est une zone très vaste. Il se compose de nombreuses îles et zones marécageuses. Les populations vivaient sur ces îles et sur les rives du lac. Elles pêchaient et menaient des activités agricoles sur les terres fertiles du lac, ce qui leur permettait de faire du commerce et de faire vivre leurs familles. Mais tout cela a changé avec le conflit. La pêche est interdite, les marchés ont été fermés par les autorités et même le commerce transfrontalier n’est plus réduit qu’à de maigres échanges.

Les populations ont quitté le lac et ses abords lorsque le conflit avec Boko Haram s’est intensifié au Nord-Est du Nigéria. Il s’est élargi au Niger, au Cameroun et au Tchad, et aux îles du lac en 2013 et 2014. De nombreux villages ont été brûlés et pillés ; les habitants tués, enlevés, torturés et détenus par les militaires pour suspicion d'appartenance à Boko Haram. Dans les zones proches du lac dans les quatre pays, certains habitants ont tenté de trouver refuge plus près des villes et à l’intérieur des terres. Puis, en 2015, les gouvernements du Niger et du Tchad ont demandé aux habitants d’évacuer les îles du lac pour y mener des opérations militaires. Cela a engendré un déplacement de populations encore plus massif.

Quelle est la situation sur place pour ces déplacés ?

J’ai pu constater l’ampleur de la crise humanitaire causée par le conflit sur ces millions de personnes. La plupart manquent cruellement de nourriture. Au moins 400 000 personnes sont actuellement en situation de quasi-famine dans des zones qui restent inaccessibles aux organisations humanitaires dans le Nord-Est du Nigéria.

Ces personnes ont été accueillies généreusement par les communautés dans lesquelles elles sont arrivées. Mais les ressources dont celles-ci disposent sont déjà très limitées dans cette région ; elles ne suffisent plus, ni pour les déplacés, ni pour les communautés hôtes. Tous avaient l’habitude de pêcher sur le lac, de cultiver, d’élever leur bétail. Aujourd’hui, les populations n’ont plus accès à ces moyens de subsistance. Retourner sur le lac est interdit. Boko Haram continue de mener des attaques et la zone est militarisée. La plupart des personnes qui ont quitté leur foyer veulent y retourner, retrouver leur mode de vie, mais pas tant que la paix n’est pas revenue.

J’ai rencontré Ali, un ancien pêcheur, dans un camp de déplacés dans la région de Diffa au Niger. Sa famille et lui ont été évacués des îles et se sont déplacés trois fois depuis pour, à chaque fois, trouver un endroit plus sûr. Pour assurer quelques revenus, les personnes déplacées, souvent les jeunes filles et les femmes, coupent du bois ou ramassent de la paille et les vendent. Plus le temps passe, plus elles doivent se rendre loin pour en trouver. Il s’agit d’une zone très aride et désertique. Elles font de plus en plus face au danger d’être attaquées.

La protection des civils est constamment menacée, même lorsqu’ils croient se trouver en sécurité. En janvier 2017, le bombardement, par l’armée nigériane, d’un camp de déplacés a fait de nombreux morts et blessés.


Kadija, une jeune femme qui a fui les violences de Boko Haram dans son village, s’entretient avec Laura. Camp de déplacés internes de Farm Center à Maiduguri au Nigeria.

Par quoi as-tu été le plus marquée en étant sur place ?

Ce qui m’a d’abord marquée est le manque d’eau et de nourriture ainsi que la perte totale de toute possibilité de gagner sa vie. Tout le monde est affecté.

Un lieu m’a particulièrement frappée. Il est le miroir de cette situation. Il s’agit de la route nationale « N1 » dans la région de Diffa au Niger. Les populations qui ont quitté leur foyer à cause du conflit se sont installées le long de la route, dans des campements de fortune, faits de paille, de quelques bâches et de bâtons de bois. Ces camps « spontanés » s’étendent sur des kilomètres, des deux côtés de la route goudronnée.

Et puis soudainement, la route prend fin. Sa construction a été arrêtée suite à l’intensification du conflit. Et l’on imagine l’isolement des populations vivant après cette route.

Que faire pour améliorer la situation ?

Les organisations humanitaires ont besoin d’un soutien et d’un engagement massifs de la communauté internationale pour poursuivre leurs efforts et sauver des vies dans la région.

Les 23 et 24 février derniers s’est tenue à Oslo une conférence humanitaire sur la crise du lac Tchad. Nous attendions une réelle mobilisation en termes de financement de l’action humanitaire d’urgence. Il s’agissait aussi de prendre des mesures concrètes pour protéger les civils de la violence, leur garantir un accès sûr à l’assistance humanitaire et à des moyens de gagner leur vie. Les civils ont payé un prix trop élevé dans ce conflit. Hélas, l’implication de la France pour répondre cette année à l’urgence n’est pas satisfaisante. Ses promesses financières restent égales à celles de l’année dernière (13,5 millions d’euros), alors que l’appel des Nations Unies pour 2017 a plus que doublé sur la même période tant les besoins sont colossaux (1,5 milliards de dollars). Les promesses de financements français n’atteignent pas 1% de l’appel onusien.

Que fait Oxfam pour aider les populations sur place ?

Oxfam apporte une aide vitale au Nigeria, au Niger et au Tchad aux personnes qui ont fui leur foyer et aux communautés auprès desquelles elles se réfugient. Nous leur fournissons la nourriture si nécessaire à leur survie, ainsi que l’accès à l'eau potable et aux techniques d'assainissement afin d’empêcher la propagation des maladies.