Quand cela cessera-t-il ? 4 millions de réfugiés syriens enregistrés à l’étranger

Le camp de Zaatari en Jordanie accueille aujourd'hui plus de 80 000 réfugiés syriens. Credit : Pablo Tosco / Oxfam
Le camp de Zaatari en Jordanie accueille aujourd'hui plus de 80 000 réfugiés syriens. Credit : Pablo Tosco / Oxfam
09/07/2015

En septembre 2013, deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants avaient déjà fui la Syrie pour se rendre dans des pays voisins, où ils avaient été enregistrés en tant que réfugiés. Aujourd'hui, ce chiffre a doublé, atteignant quatre millions de réfugiés.

A l’époque, le Haut-Commissaire des Nations unies pour les Réfugiés, Antonio Guterres, avait déclaré que le monde assistait à un niveau de déplacement « sans précédent dans l'histoire récente » et avait salué les pays d’accueil des réfugié-e-s pour l'« humanité dont ils faisaient preuve en accueillant et en sauvant les vies de tant de [personnes] ».

La générosité des voisins de la Syrie a été considérée comme allant de soi depuis trop longtemps. L’afflux de réfugiés dans ces pays fait peser un poids énorme pour les communautés qui les accueillent, les services publics et les infrastructures dont ils sont tributaires, et les réfugiés en paient le prix chaque jour un peu plus.

La Jordanie, le Liban et la Turquie restreignent de plus en plus le passage à leurs frontières et les ont même parfois fermées, piégeant ainsi un nombre croissant de personnes dans une zone de conflit. Les expulsions forcées et les raids dans les camps de réfugiés, ainsi que les couvre-feux imposés à la population ont augmenté. Certains réfugiés syriens et palestiniens de Syrie ont été renvoyés de force dans leur pays, où les dangers qui les avaient fait fuir sont pourtant toujours présents. En dehors de la région, la réinstallation dans d'autres pays n'a été proposée qu'à 2 % seulement de la population de réfugiés.

Et vous, que feriez-vous ?

Imaginez que vous deviez fuir votre domicile avec vos enfants pour échapper à des barils d'explosifs, à des violences extrêmes ou à la faim, pour aller vivre sous une tente en périphérie d'un village dans un pays étranger, en subsistant grâce aux quelques distributions d'organisations d'aide humanitaire. Imaginez maintenant que vous deviez survivre alors que la tente peut être brûlée à tout instant. Il vous serait alors ordonné de partir, comme cela a été le cas pour des réfugiés avec lesquels nous avons travaillé au Liban. Imaginez encore que vous viviez dans un appartement sordide, surpeuplé, beaucoup trop cher et que vous deviez donner tout l'argent que vous avez mis de côté depuis tant d'années. Que feriez-vous ?

Essayeriez-vous de trouver du travail pour nourrir votre famille ? Si vous travaillez en Jordanie de manière illégale, le permis de travail étant très difficile à obtenir, vous vous exposez à être arrêté puis expulsé vers la Syrie. Dans le meilleur des cas, vous risquez d'être exploité par des employeurs sans scrupules ou de provoquer l'ire des résidents du pays dans lequel vous vous trouvez. Ces derniers sont de plus en plus nombreux à voir les réfugiés comme une menace sur le marché du travail.

Pourquoi ne pas compter sur l'aide humanitaire pour aider votre famille à survivre ? L'aide est insuffisante et ne couvre pas les besoins grandissants. Les rations sont réduites, les soins de santé et l'éducation sont de moins en moins accessibles. Les réfugiés sont moins nombreux à bénéficier d'une aide qui a elle-même été réduite. Abu Anas et son épouse, Um Anas, ainsi que leurs trois jeunes enfants, ont fui Alep pour se rendre dans la vallée de la Bekaa, au Liban, en 2012. « Je n'ai plus rien en Syrie, nous a-t-il dit. Mes parents sont déplacés à l'intérieur du pays et je n'ai aucune source de revenus ici. Les restrictions de denrées alimentaires vont nous rendre la vie encore plus difficile, surtout que ma femme est enceinte. Je vais devoir emprunter de l'argent à d'autres réfugiés du camp pour acheter [les produits de première nécessité] dont ma famille a besoin». Des millions d'autres personnes vivent malheureusement la même expérience qu'Abu Anas.

Abu Anas et sa famille, réfugiés syriens dans la vallée de la Bekaa au Liban

Abu Anas et sa famille, réfugiés syriens dans la vallée de la Bekaa, au Liban.

Essayeriez-vous d‘obtenir une réinstallation dans un autre pays ? Les réfugiés ne cessent d'interroger le personnel d'Oxfam au sujet des possibilités de réinstallation, car beaucoup ont entendu dire qu'il était possible d'être réinstallé dans un pays tiers. Oxfam a demandé aux pays riches de proposer la réinstallation ou d'autres formes d'admission humanitaire aux 5 % les plus vulnérables parmi la population réfugiée, dont les besoins ne peuvent pas être satisfaits dans la région, d'ici la fin de l'année 2015. Des pays, dont l'Allemagne et la Suède, ont généreusement multiplié leurs propositions de réinstallation, mais la réponse de la plupart des Etats est jusqu’à présent bien insuffisante.

Enverriez-vous vos enfants sur un bateau pour rejoindre l'Europe illégalement ? Il n'est guère étonnant qu'un nombre toujours plus grand de réfugiés soit prêt à sacrifier leur vie et leurs économies pour essayer de traverser la Méditerranée. Ce choix de désespoir ne fait qu’augmenter les souffrances des réfugiés, pris entre une vie de misère dans des camps de fortune et le risque de mourir noyés dans l’indifférence. Les Etats membres de l’Union européenne s’indignent à chaque naufrage mais font bien peu pour sauver les vies de ces migrants désespérés et les accueillir dans la dignité et le respect. L’UE doit trouver les ressources nécessaires sur-le-champ pour financer les opérations de recherche et de sauvetage des migrants en Méditerranée et garantir des voies légales et sûres pour l’immigration vers ses Etats membres.

Peut-être espéreriez-vous rentrer chez vous ? Malheureusement, rien n'indique que les violences en Syrie cesseront prochainement. Un récent rapport d’Oxfam a mis en évidence une augmentation continue du nombre de morts, de personnes déplacées et dans le besoin en 2014. Le Conseil de Sécurité des Nations unies a appelé à la fin des violences et à fournir l’ensemble de l’aide nécessaire. Cet appel n'a pas été pris en compte. En outre, l'économie s'est pour ainsi dire écroulée. Renvoyer les réfugiés dans une telle situation serait non seulement contraire au droit humanitaire international, mais aussi immoral.

4 millions de cris : la communauté internationale les entendra-t-elle ?

La crise syrienne a débuté par un cri en faveur de la liberté et de la dignité et a donné lieu à des violences catastrophiques, qui ont tout détruit. Ce cri s’est transformé en appels désespérés à l’aide et à la sécurité. Hélas, l'indifférence est de plus en plus souvent l’unique réponse à ces appels. L'aide humanitaire doit être largement accrue, tout comme le nombre de réinstallations dans des pays tiers proposées aux réfugiés vulnérables, et des investissements majeurs doivent être réalisés dans les écoles, hôpitaux et infrastructures des pays voisins. C'est bien le moins que la communauté internationale puisse faire. De leur côté, les réfugiés doivent pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille, en contribuant à l'économie des pays qui les accueillent.

Le chiffre terrible de quatre millions de réfugiés doit être une limite à ne pas dépasser, car les solutions viennent à manquer et la patience des pays hôtes s’épuise. Quand le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés commencera-t-il à nous informer d'une baisse de ce chiffre, passant de quatre à trois, puis deux, puis un million de réfugiés ? Pour que cette baisse devienne une réalité, d'immenses efforts diplomatiques en faveur d'une paix juste et durable en Syrie sont nécessaires. Outre les besoins de ces quatre millions de personnes, ce sont leurs aspirations et espoirs pour leur pays qui doivent guider les positions des puissances mondiales.