Lac Tchad : le conflit oublié

Des femmes marchent à travers le camp de déplacés internes et réfugiés d’Assaga
©Vincent Tremeau/Oxfam
16/09/2016

Le 19 août dernier, à l’occasion de la Journée mondiale de l’aide humanitaire, Oxfam a publié le rapport « Lac Tchad, théâtre d’une crise latente », livrant des témoignages des familles déplacées suite à ce conflit majeur.

En publiant ce rapport, Oxfam a voulu porter l’attention sur un conflit qui reste encore largement ignoré et ne bénéficie pas du soutien nécessaire de la communauté internationale. Oxfam a voulu donner la parole à ces femmes, à ces hommes, à ces enfants déplacés suites à ces violences, ainsi qu’à celles et ceux qui les accueillent.

Depuis 2009, dans le bassin du lac Tchad, région englobant le nord-est du Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun, le conflit fait rage entre le groupe Boko Haram et les opérations militaires déployées pour le neutraliser. Ce violent conflit a engendré l’exode le plus fulgurant d’Afrique et l’une des plus graves crises humanitaires au monde à l’heure actuelle. En 2015, 1 personne sur 15 tuée dans le monde en conséquence directe d'un conflit armé a trouvé la mort au Nigeria. 20 millions de personnes dans la région sont affectées par le conflit et 2,7 millions de personnes ont été contraintes de fuir. Plus de 9 millions de personnes ont besoin d’assistance humanitaire, le Nigeria à lui-seul en comptant 7 millions.

L’État de Borno, dans le nord-est du Nigeria, est le plus durement touché par le conflit. Fin juin, le gouvernement nigérian y a déclaré l’état de crise alimentaire et nutritionnelle. La capitale Maiduguri, auparavant centre économique du nord-est nigérian, était exposée de plein fouet au conflit et inaccessible pour les organisations humanitaires jusqu’à l’année dernière. Aujourd’hui, la ville accueille 1,6 million de déplacés internes, dont la majeure partie sont hébergés par des habitants et n’ont pas bénéficié d’aide humanitaire.  

Une situation que Cristina, déplacée interne, explique à Oxfam : « Il est toujours dangereux de retourner à Madagali ; il n’y a plus d’installations, tout a été détruit. Il n’y a pas d’eau propre, pas d’installations sanitaires, pas d’école pour nos enfants ; en fait, on ne peut pas y vivre. Lorsque j’y suis retournée, j’étais terrifiée à cause des bruits constants de coups de feu ».  

Au Niger, dans la région de Diffa, à la frontière avec l’Etat de Borno, on estime à 460 000[1] le nombre de personnes affectées par le conflit avec Boko Haram et à 280 000 les personnes déplacées, qui vivent dans des camps le long de la route qui relie la région à la capitale. Pendant la période des pluies, on voit des femmes, des hommes et des enfants courir vers la route avec des seaux et des cruches. Ils viennent récolter l’eau des flaques car ils n’ont pas d’accès à l’eau.

Une femme cherchant de l'eau sur le camp d'Assaga (Vincent Tremeaux / Oxfam).

Les conditions de vie dans les camps sont très dures, comme raconte Mohamed, déplacé dans le camp de déplacés de Kindjandi au Niger : « Au début, nous pensions que cela ne durerait pas. C’est pourquoi nous sommes restés dans le camp, mais la vie ici s’apparente à des conditions carcérales. Ici nous n’avons rien, pas même de toilettes ».

Les restrictions imposées par le gouvernement ont exacerbé la situation humanitaire dans ces pays. Dans le cadre des opérations militaires, les communautés ont été réinstallées dans des zones dépourvues de services de base, d’emplois et de moyens de subsistance. Les terres agricoles, les rivières et les lacs dont dépend la population pour l’agriculture et la pêche ont été déclarés inaccessibles, les principaux marchés ont officiellement été fermés, et les moyens de transport interdits. Les familles déplacées ont l’espoir que la situation puisse évoluer : « Nous vivons ici depuis maintenant six mois. Nous gardons espoir. Nous espérons particulièrement qu’ils [le gouvernement] permettront de nouveau le déroulement du marché. Le gouvernement l’a pour l’instant interdit sous prétexte qu’il permet de soutenir Boko Haram », explique Ibrahim, déplacé interne sur le site spontané de Kindjandi.

La réaction des gouvernements concernés, de l’ONU, des bailleurs de fonds et des autres organisations humanitaires a été insuffisante. Par conséquent, il a été difficile d’attirer l’attention sur la crise et de répondre à l’ampleur des besoins. Il est maintenant impératif d’intensifier l’intervention humanitaire.

La réponse d’Oxfam

Depuis mai 2014, Oxfam est venue en aide à plus de 250 000 personnes et œuvre aujourd’hui dans trois des quatre États affectés et prévoit d’aider plus d’1,5 million de personnes d’ici décembre 2017 en leur fournissant de l’eau propre et des denrées alimentaires d’urgence, ainsi qu’en leur prêtant main forte dans leurs activités commerciales et agricoles.

Au Nigeria, Oxfam a apporté une assistance humanitaire d’urgence à plus de 217 000 personnes dans le nord-est du pays. Elle a fourni une aide alimentaire d’urgence, de l’eau propre et de meilleures installations sanitaires. Oxfam a également créé des groupes de protection communautaires visant à informer les femmes des structures d’aide disponibles en cas de violences et fournit des semences et des outils pour aider les commerçant-e-s et les exploitant-e-s agricoles à se relever.

Au Niger, dans la région de Diffa, Oxfam est venu en aide à plus de 31 400 personnes depuis le début de la réponse d’urgence, avec l’installation de systèmes hydriques et la distribution des biens de première nécessité.

Nous installons des systèmes d’eau afin de garantir que la population dispose d’eau potable, et distribuons des articles de base tels que des casseroles, des seaux et des pastilles de purification de l’eau. Dans le reste du Niger, d’importantes inondations se sont produites, et la faim sévit dans certaines régions, là où la population traverse la période de soudure (période à laquelle la population a écoulé ses stocks alimentaires et attend la prochaine récolte).

Oxfam a récemment initié une intervention en réponse à la crise au Tchad, avec pour objectif de prêter assistance à plus de 30 000 personnes.

Et ensuite ?

Si cette aide de première urgence est essentielle pour les populations déplacées, davantage de moyens doivent être déployés pour faire face à cette crise et empêcher qu’elle ne dégénère.

Pour sauver et protéger des vies, les gouvernements du monde entier doivent apporter une assistance et une protection adéquates aux réfugiés et aux déplacés et venir en aide aux communautés d’accueil. À plus long terme, il est nécessaire de s’attaquer aux causes du conflit avec Boko Haram afin de trouver une solution durable à la crise.

Certaines des personnes les plus pauvres et les plus vulnérables de la planète portent le fardeau de cette crise, ouvrant leur porte aux personnes déplacées et offrant le peu dont elles disposent. Les vrais héros et héroïnes de cette histoire sont ces personnes qui font preuve de solidarité et d’humanité.

 

Infos complementaires: 

[1]Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), au 3 juin 2016. 

Propos de Sultana Begum, responsable de plaidoyer et des politiques d’Oxfam dans le bassin du lac Tchad, recueillis par Oxfam International